Monique Dagnaud
Education Elearning

Interview avec Monique Dagnaud sur le “modèle californien” et l’éducation

Feb 06, 2017 Sharif Cherkaoui

Monique Dagnaud est directrice de recherche au CNRS et l’auteur de nombreux ouvrages. Elle enseigne à l’École des Hautes Études en Sciences sociales. Elle a également été membre du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel de 1991 à 1999 et membre du Conseil de surveillance du groupe Le Monde de 2005 à 2010.
Elle a notamment publié aux editions Odile Jacob L’Etat et les medias (2000) et plus récemment Le modèle californien (2016). Nous l’avons rencontrée pour qu’elle nous parle de ce modèle et de son influence sur l’éducation de demain.

Qu’est-ce qui vous amenée à travailler sur le modèle californien ?

Je suis à l’origine spécialiste de la communication et des médias et mes travaux portaient essentiellement sur la télévision et la presse. J’ai été membre du CSA jusqu’en 1999. Avant la fin de mon mandat, j’ai été marquée, comme beaucoup à l’époque, par l’arrivée d’Internet. En voyant l’incapacité à réguler et contrôler ce nouveau média, je me suis rendu compte qu’il était très lié à un modèle de société. En étudiant le sujet, je m’étonnais de retrouver toujours les mêmes types de valeurs portées à l’origine par des individus bien identifiés : les hackers. En lisant l’histoire d’Internet et en particulier les travaux de Fred Turner, j’y trouvais tous les ingrédients d’un modèle de société. Une société libérale, fondée sur le pouvoir des individus interagissant librement les uns avec les autres. J’ai écrit Le modèle californien entre 2013 et 2016, mais ce livre a été le fruit d’un travail de réflexion mené depuis près de 15 ans. Aujourd’hui, Internet est beaucoup plus qu’un mode de communication décentralisée, c’est un modèle de société. C’est ce que j’ai entrepris d’analyser dans ce livre.

Pouvez-vous nous dire quelle vision et imaginaire de l’éducation ce modèle produit-il ?

Les hackers n’ont pas à proprement parler théorisé l’éducation au sens d’un système social qui assure l’éducation des enfants dans le cadre d’un pays. En revanche, ils ont développé des idées qui peuvent être appliquées à l’éducation : l’interaction entre pairs, l’apprentissage par les pairs et plus généralement cette idée d’échange égalitaire. Dans le livre François-Xavier Hussherr, on retrouve cette volonté d’interactivité, de travail en projet, et cette idée que dans cette interaction, il y a la construction d’un individu qui se pense lui-même à travers l’outil numérique. Par ailleurs, les founders américains comme Zuckerberg ou Bill Gates,  ont tous été à Harvard, Stanford, au MIT, etc., mais ils n’ont en général pas fini leurs études. Il y a dans ce milieu la conviction bien ancrée que l’enseignement dispensé dans les universités est trop abstrait, trop vertical. Il est très éloigné de l’idéologie du « faire », qui est aussi à l’origine du développement d’Internet. On assiste alors à un phénomène singulier : tout se passe comme si les purs produits de l’élitisme rejetaient ce modèle  au nom d’un autre élitisme, précisément celui du « faire ». Peter Thiel, le cofondateur de Paypal, est même allé en 2014 jusqu’à proposer une bourse de 100.000 dollars pour permettre aux étudiants de quitter leurs études et se consacrer à leurs projets. Il y a enfin un autre imaginaire important qu’on voit à l’œuvre chez les GAFA. Ces entreprises veulent absolument investir dans l’éducation aujourd’hui, car dans l’esprit de beaucoup de founders, pour transformer la société, il est préférable de passer par le secteur privé. Ils se disent qu’ils feront mieux, que le privé est forcément plus efficace, plus inventif que des structures rigides.

Pensez-vous que la France est prête pour une transposition de ce modèle ?

On assiste à une transposition à la marge, avec notamment l’exemple désormais fameux de l’école 42 de Xavier Niel. Le modèle californien a comme axe principal l’innovation, et l’école 42 s’inscrit parfaitement dans cette logique. Mais je ne suis pas sûre que ce modèle soit entièrement transposable en France. Mes enquêtes sur la jeunesse ont montré que pour réussir dans ce monde nouveau, être simplement un geek astucieux est très loin d’être suffisant. Dans cette nouvelle industrie du numérique, les gens qui réussissent sont ceux qui fonctionnent en plusieurs commandes :

  1. En général, ils sont très bien nourris de la sève du parcours scolaire classique, et sont passés par des grandes écoles ou des filières prestigieuses de l’université. A cette différence près qu’aux Etats-Unis ils ne finissent pas leurs études, tandis qu’en France, si.
  2. Ils connaissent très bien la culture numérique. Ils savent programmer, imaginer des logiciels et comprennent toutes les ressources et richesses de cette culture.
  3. Ils parlent plusieurs langues. Et pas seulement l’anglais, mais souvent aussi une troisième langue.

Ces personnes peuvent activer ces différentes commandes à tout moment. Le système scolaire français, qui est aujourd’hui en grande difficulté, va donc nécessairement devoir se réformer en prenant en compte l’apport de ce modèle, mais il ne pourra pas l’absorber en entier. Le livre François-Xavier et Cécile Hussherr montre bien cela.

Les jeunes d’aujourd’hui sont-ils plus disposés à accueillir ce modèle sans le remettre en cause ?

Évidemment, ces jeunes ont une dextérité plus impressionnante que celle de leurs prédécesseurs. Ils ont baigné là-dedans, et leur cerveau est déjà prédisposé. Mais contrairement à ce qu’on peut penser, ils peuvent être très méfiants. Tous les jeunes, dans les enquêtes que j’ai menées, sont conscients des dangers d’Internet, notamment du piratage et de la captation des données. Mais, comme sur beaucoup d’autres plans, ce n’est pas parce qu’ils savent qu’ils vont être particulièrement précautionneux. Si je dois faire un parallèle, c’est avec celui des campagnes pour la sécurité routière : tout le monde sait ce qu’il ne faut pas faire, mais cela ne veut pas dire qu’on ne le fait pas. Le fil se rompt entre ce qu’on devrait faire et ce qu’on fait. Ils ont entendu parler des dangers, souvent ils en sont convaincus, mais sont imprudents, et sont pris assez facilement par l’excitation et les passions. Les réseaux sociaux pour les adolescents accentuent ce qu’on appelle en sociologie les « commérages », d’une part, et la capacité de créer des communautés unies par des idées, des goûts et parfois des fantasmes, de l’autre.

Sont-ils plus enclins à utiliser les outils numériques pour s’instruire ?

Dans l’enseignement professionnel, les outils de base sont enseignés. En revanche, les expériences d’enseignement du code informatique sont encore au stade d’expérimentation. Aujourd’hui, les adolescents sont plus enclins, ils ne sont certes pas des « experts », mais leur usage quotidien des réseaux sociaux leur donne une certaine prise sur cette culture-là. Ils en maîtrisent les codes. Mais le véritable problème réside dans la formation des enseignants. C’est le nœud. Comme le souligne François-Xavier et Cécile Hussherr, un mauvais usage des outils numériques est bien pire qu’un non-usage pur et simple. Le professeur doit maîtriser ces outils et entrer parfois dans un rapport d’horizontalité avec les élèves. Cela étant dit, je pense qu’il est nécessaire de préserver une certaine verticalité qui permet une saine relation enseignant/enseigné. Le professeur ne doit pas se transformer en pur animateur.

Remarquez-vous une certaine désacralisation du rôle du professeur chez les jeunes de la génération Y et Z ?

Effectivement, mais il faut remettre cette désacralisation en perspective. Elle s’inscrit dans le cadre d’une désacralisation plus large, celle du monde du pouvoir. Il y a aujourd’hui une défiance, une méfiance, et parfois un rejet du pouvoir au sens large. Cette désacralisation touche donc aussi les professeurs. Mais, comme ces jeunes sont en quête de repères, garder une verticalité me semble une chose nécessaire et souhaitable. Le modèle californien va se développer, et il reste indéniablement un des vecteurs pour réformer l’Éducation nationale. Même si cette  évolution favorisera sans doute l’apprentissage personnalisé, il faut préserver et sacraliser ce qui est de l’ordre de la transmission.

 

 

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