Bruno Devauchelle
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Bruno Devauchelle : “Dans cette somme colossale d’informations produites par le numérique, l’accompagnement structurant de l’adulte est essentiel”

Feb 27, 2017 Sharif Cherkaoui

Bruno Devauchelle est formateur-chercheur au Centre d’études pédagogiques pour l’expérimentation et le conseil de Lyon. Après avoir travaillé en lycée professionnel comme professeur de Lettres-Histoire, il a choisi de devenir formateur et s’est spécialisé dans le domaine des TIC en éducation et en formation. Docteur en sciences de l’éducation, il mène des activités de formation auprès des équipes éducatives et participe à des recherches en tant que membre de l’unité EA Techne (Technologies numériques pour l’éducation) de l’université de Poitiers. Il est également membre fondateur et président de l’association CIIP, en charge de la revue en ligne Le Café pédagogique. Nous l’avons rencontré pour un entretien autour de la place du numérique dans l’école. 

 

 Deux ans et demi après le lancement du plan numérique pour l’éducation, quel bilan peut-on tirer ? 

 Ce plan numérique a été précédé par deux opérations : les  collèges connectés et les collèges préfigurateurs. Le plan actuel a repris cette dynamique. On a déjà des éléments d’observation sur les pratiques induites par ces opérations puisque la direction de l’évaluation et de la prospective a publié deux rapports en 2015 et 2016 sur l’état du travail dans les établissements concernés. Pour le plan numérique en revanche, il n’y a aucun bilan officiel. La mise en place se fait en ce moment même. Entre le moment de l’impulsion et la mise en place, il s’est déjà passé 2 ans. Il y a donc beaucoup de retard. Il n’y a par ailleurs actuellement aucune instance qui évalue le déploiement de ce plan numérique. Par contre, en s’appuyant sur le rapport concernant les collèges préfigurateurs, on y apprend qu’ils sont portés par de bonnes intentions mais qu’ils n’ont pas encore provoqué de changement radical. Les expérimentations permettent pour le moment beaucoup d’usage par les enseignants mais moins par les élèves. Cela est dû au manque de matériel d’une part et au peu d’adaptation à la culture numérique de l’autre.

Dans votre site Internet, vous insistez beaucoup sur les débats autour de la pédagogie que le numérique a contribué à ressusciter.  Est-ce que la pédagogie n’est pas la grande oubliée de ce plan ? 

Le mot de pédagogie est trop plein, chacun y déverse ses propres désirs. En France, on pilote beaucoup plus par les innovateurs que par les pratiques massives ; on préfère valoriser des personnes qui font des choses certes très intéressantes plutôt que d’aller vers une acculturation générale, parce que c’est plus complexe de mettre en mouvement l’ensemble de l’Éducation nationale. La pédagogie n’est pas vraiment l’oubliée, mais n’est pas promue comme elle devrait l’être. En revanche, il y a un espace dont on parle peu mais où il se passe vraiment des choses, c’est celui des disciplines. Les véritables mutations sont celles qui se font dans les disciplines elles-mêmes. Un certain nombre de disciplines, propices à l’utilisation d’outils numériques, comme les mathématiques ou la physique-chimie, font avancer discrètement mais profondément les pratiques et les modalités d’apprentissage.

Dans un récent article du “Monde”, on apprend que l’Estonie est passée au tout-numérique à l’école. Pensez-vous que cela est possible dans un pays comme la France ? 

En France, on a une histoire de l’éducation qui naît avec la révolution française puis se développe au cours du XIXème siècle, portée par des ministres comme Guizot et Ferry. Cette histoire, qui a sa logique, n’est évidemment pas du tout adaptée au déploiement du tout numérique. Le tout numérique se résume très schématiquement au fait que les élèves ont à leur disposition des appareils à portée de la main, et que cette mise à disposition est perçue comme normale dans la pratique scolaire. En France,  petit à petit, cette idée fait son chemin. Mais le système français, en plus d’être figé dans des modèles anciens, n’a pas les moyens d’équiper tous les élèves. La solution que je prône réside dans ce que j’appelle l’équipement à portée de la main, dont parle d’ailleurs François-Xavier Hussherr dans son livre. Cela peut être une tablette ou un smartphone, l’idée étant que cet objet devienne ordinaire dans le milieu pédagogique. Tant qu’il n’est pas devenu ordinaire, c’est malheureusement la politique des petites réformes inefficaces qui s’installe.

Quelle rupture voyez-vous entre des outils qui ont pu être perçus comme révolutionnaires pour l’éducation (télévision, radio…) et le numérique ? y-a-t-il un changement radical avec le numérique ?

L’informatique s’est socialisée, c’est-à-dire qu’elle est entrée dans les pratiques quotidiennes de l’ensemble de la population. On pourrait croire que c’est la même chose pour la télévision. En réalité, la télévision est restée cantonnée  à l’univers des loisirs et dans un système de flux contrôlés. Dans le monde numérique, le flux n’est pas contrôlé aussi rigidement, mais surtout chacun d’entre nous peut être auteur. C’est une transformation radicale. Il y a de nouvelles possibilités qui sont certes sous-exploitées mais on voit bien que le paysage de la démocratie et du travail par exemple sont en train de changer profondément grâce à l’usage de ces outils. Comme l’a déjà remarqué Geneviève Jacquinot dans les années 80, lorsqu’une nouvelle technologie arrive dans un univers comme celui du monde scolaire, elle commence par être investie dans les pratiques les plus traditionnelles. Le problème étant qu’il faut des inventeurs qui vont trouver les bonnes manières de se comporter avec cette nouvelle technologie. Un bon exemple est celui de la classe inversée qui n’est pas un concept nouveau d’un point de vue pédagogique mais qui  est rendue possible par les nouvelles technologies. On s’aperçoit donc que c’est l’opportunité du numérique qui va permettre de réactiver des pratiques qui autrement sont difficiles à mettre en place.

Sur la question du numérique, remarquez-vous une différence entre la nouvelle génération de professeurs et les précédentes ?

La majorité des professeurs n’a pas encore intégré les ruptures du numérique. Certains essayent de développer de nouvelles pratiques mais cela reste encore à la marge. Ces professeurs sont minoritaires. La plupart reproduisent un modèle qu’ils ont appris tout au long de leur parcours scolaire, et ne sont par ailleurs pas encouragés à prendre des initiatives avec les outils numériques. D’ailleurs, paradoxalement, on remarque que dans les établissements scolaires, ce ne sont pas forcément les jeunes qui sont les plus aguerris, mais ceux qui sont les plus à l’aise dans les pratiques pédagogiques. C’est en réalité d’abord la conduite de la classe et la maîtrise des contenus qui permet ensuite d’inventer au quotidien des nouvelles pratiques et d’intégrer efficacement le numérique dans le processus d’apprentissage.

 Un discours équilibré et raisonnable sur le numérique est-il possible en France, au-delà des postures caricaturales ? 

Les discours polarisés ont d’abord un effet médiatique et ils sont extrêmement puissants. La presse en fait ses choux gras, et cela participe au spectacle. Le discours équilibré n’est par conséquent pas très entendu. Mais il faut toujours préférer ce discours de long terme. A chaque fois que j’expose à un auditoire un point de vue équilibré sur le numérique, les craintes se dissipent et laissent place à une réflexion vraiment féconde. On a donc tout à fait intérêt à échanger avec les collègues. Il faut « métisser », c’est-à-dire faire autrement après s’être imprégné d’autres pratiques que celles qui nous sont données d’emblée. Beaucoup de professeurs s’enferment dans un modèle et ont du mal à imaginer autre chose. Je me rappelle d’une professeure qui m’avait dit : « je ne pensais pas qu’on pouvait enseigner sans crier dans une classe ». Et quand elle a échangé avec une collègue qui avait d’autres pratiques, cela a complètement changé sa vision des choses.

Pour sortir de ces modèles préétablis, il faut une plus grande perméabilité des idées et des pratiques. Et surtout aller sur le terrain pour voir les différences culturelles avec d’autres pays. En France, on est marqué par exemple dans notre imaginaire par une vision très hiérarchique de la transmission. Nous avons un problème de culture des enseignants. Je pense qu’il faut arriver à travailler cette culture en montrant qu’on peut envisager autrement l’enfant et le rôle du professeur.

Qu’est-ce qui vous donne le plus à espérer dans l’évolution actuelle ?

Je prône surtout une évolution que je pense inéluctable. De plus en plus de gens vont être amenés à prendre en main une partie de leur destin scolaire. Les gens vont commencer à demander des comptes à leur environnement. A terme, le modèle de l’autoformation va secouer le modèle scolaire. L’autonomisation des adultes va petit à petit toucher le monde éducatif et finira par être intégrée par les enfants. Le numérique est une formidable opportunité pour cela. L’adulte cheminera avec l’enfant et lui permettra de structurer son apprentissage. Et dans cette somme colossale d’informations produites par le numérique, l’accompagnement structurant de l’adulte est essentiel.

 

 

 

 

 

 

 

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